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La radio de la médiathèque, musique 24h/24h

DVD

Écrit par Alain

En guerre - Stéphane Brizé

On a maintes fois (trop souvent) entendu ce genre d'histoire dans les médias. Une multinationale décide de fermer un site industriel afin de délocaliser malgré la promesse faite des années auparavant de maintenir les emplois en échange de drastiques sacrifices salariaux. On connait malheureusement trop bien la triste chanson.  Mais la connait-on vraiment? Sait-on vraiment ce qui se passe dans les sombres coulisses du drame social? Stéphane Brizé, digne pendant exagonal d'un Ken Loach, situe son film près de chez nous, à Agen. 1100 emplois (et donc familles) sont menacés. Colère, frustration, peur. Laurent Amédéo (Vincent Lindon), leader syndical, se fait porte-parole de la grogne, lui même porté par une hargne et une détermination  hors du commun. Le réalisateur traite son sujet comme un documentaire, immerge le spectateur au coeur du conflit, le fait respirer au rythme des revendications et des coups de gueule, lui fait partager la souffrance de ces laissés-pour-compte en devenir, caméra à l'épaule et rage au ventre. Parfois, le dialogue s'estompe lentement pour laisser place à une bande son entêtante, comme pour faire comprendre que c'est déjà perdu, que le sort est joué, que le système inique reprendra ses droits malgré tout. Des lueurs d'espoir très vite étouffées, des langues de bois aux échardes empoisonnées, des technocrates venus d'un monde qui n'est définitivement pas celui de "tout le monde", l'incompréhension est totale. Seul acteur professionnel au milieu de vrais ouvriers et syndicalistes, Vincent Lindon n'est plus un comédien qui joue un rôle. Rien ne le distingue de ceux qui l'entourent si ce n'est le fait qu'il est un leader. Habité, presque possédé. Malheureusement le bloc solidaire et déterminé va se fissurer, tensions et dissentions vont apparaître, rancoeurs, reproches...et le début de la fin. Une fin bouleversante. Il a été dit à propos du film "Les fils de l'homme" (Alfonso Cuaron, 2006) qu'il est le film d'anticipation que notre époque mérite. "En guerre" est sans nul doute le film social que notre époque mérite.

 

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Écrit par Alain Ségalas

luckyLucky - John Caroll Lynch

Harry Dean Stanton, légendaire second couteau du cinéma américain, a tiré sa révérence le 15 septembre 2017. Harry Dean Stanton, c'est 50 ans de carrière, 115 films notables, une "gueule" inoubliable, un sourire magique. Il a joué pour Michael Curtiz, Lewis Milestone, Norman Jewison, John Ford, Stuart Rosenberg, Terrence Malick, Sam Peckimpah, Francis Ford Coppola, Arthur Penn, Ridley Scott, John Huston, Bertrand Tavernier, John Carpenter, Martin Scorsese, Wim Wenders, Sean Penn et David Lynch pour ne citer que les meilleurs. Il fut l'acteur fétiche de plusieurs d'entre eux, notamment David Lynch qui, ému, commentera son départ : "Le magnifique Harry Dean Stanton nous a quittés. Il n'y a personne comme Harry Dean. Tout le monde l'aimait. Et pour cause. Il était un acteur formidable. Et un être humain fantastique. (...) Tu vas vraiment nous manquer". Parmi ses trop rares premiers rôles, une performance inoubliable dans Paris Texas de Wim Wenders, palme d'or Cannes 1984. Et puis Lucky, son dernier baroud d'honneur. Lucky, vieux cow-boy de 90 balais qui vit dans une maisonnette aux abords d'un bled perdu dans le désert américain. Le matin, il fait son yoga puis va prendre son café au diner du coin, taille le bout gras avec le patron. Cruciverbiste averti, amateur de jeux télévisés, râleur invétéré. Le soir, il prend son bloody mary au bar du coin en refaisant le monde avec ses potes. Parmi eux Howie, dandy vieillissant, magistralement interprété par David Lynch himself (aucune parenté avec le réalisateur) qui ne pouvait pas ne pas être de la partie. Howie est déprimé : son seul ami, la tortue President Roosevelt, s'est fait la malle. Elle a profité d'une faille pour tracer dans le désert. Ça donne le ton à ce film inclassable qui a tous les traits d'un biopic d'un humain lambda. Un jour, Lucky fait une chute. Le médecin, aussi émerveillé que dépité par sa santé de fer (malgré ses 2 paquets de clopes jour), rend son verdict : c'est la vieillesse. Prise de conscience. Lucky est donc mortel. Sa vision des choses s'en trouve bouleversée. Pas de scénario, juste l' histoire d'un homme, un road movie immobile, un film hommage avec, derrière la caméra, John Caroll Lynch, un acteur avec qui Harry dean Stanton partage un statut d'éternel second rôle (Fargo des frères Coen, Z de David Fincher...). Un film d'amour donc. De respect et d'admiration. Pétri de pudeur et de sincérité. Un film lumineux comme le sourire dont nous gratifie Lucky dans les dernières images. Un film essentiel sur la vieillesse, à ranger juste à côté de Une histoire vraie de...David Lynch à la fin duquel Harry Dean Stanton apparaissait. La boucle est bouclée. So long Harry.

 

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Écrit par Alain

Twin Peaks Fire Walk With Me - David Lynch

Lors du tournage de la saison 2 de Twin Peaks, la production avait imposé à David lynch de dévoiler l'identité du tueur en plein milieu de la saison. Le réalisateur, mécontent, s'était détourné du tournage et de l'écriture, laissant le champs libre à Mark Frost, afin de se consacrer à son prochain film Wild At Heart (Sailor et Lula). Mais il est resté amoureux de son bébé, de l'univers si particulier de son oeuvre et surtout, du personnage de Laura Palmer. Il a donc décidé de consacrer un film à cette dernière et s'est lancé dans le projet Twin Peaks Fire Walk With Me (TPFWWM pour la suite de l'article) afin de raconter les derniers jours de son héroïne avant son assassinat. La première partie du film, la plus courte, met en scène 2 agents du FBI (Chris Isaak et Kiefer Sutherland) qui enquêtent sur le meutre de Theresa Banks dans le bled de Dear Meadows. Puis on retrouve, en guise de transition, l'excellent agent spécial Dale Cooper (Kyle McLachlan) qui a la prémonition qu'un autre meutre se produira un an plus tard. Arrive ensuite la plus grande partie du film : les derniers jours de Laura Palmer. Mis à part Dune, TPFWWM a certainement été le film le plus mal reçu et le plus incompris de David Lynch. Les aficionados de la série voulaient du consensuel, du limpide, de la clarté. Mais le réalisateur ne caressant pas dans le sens du poil, il leur a concocté un film d'une radicalité inouïe, une plongée abyssale dans les ténèbres de l'âme humaine, un monument de noirceur, de tristesse et de désespérance. Rien n'est laissé au hasard dans le traitement visuel et sonore (Lynch s'est chargé lui même de la bande son) et le résultat est sidérant, le film fourmille de détails, d'indices que le spectateur est en charge de déchiffrer. Surtout, on peut enfin apprécier l'extraordinaire talent de Sheryl Lee, actrice qui interprète Laura Palmer, une performance très largement oscarisable. Le rôle est difficile, la palette de sentiments à exprimer extrêmement large et pas une fausse note à signaler. Rarement un film aura montré un personnage exprimant autant de souffrance et de terreur. Un film injustement mis au pilori mais réhabilité des années plus tard et élevé au rang de film culte mais qui ne s'adresse qu'aux amateurs de la série dont il est indissociable.

   

Écrit par Alain

Que Dios nos perdone - Rodrigo Sorogoyen

Madrid, été 2011. Les Indignés s'agitent dans les rues en tantant d'échapper aux coups de matraques de la Guardia Civil. Le Pape Benoît XVI s'apprête à débarquer. L'atmosphère est tendue et la canicule n'arrange rien. C'est dans ce climat quelque peu explosif que deux policiers peu assortis enquêtent sur un serial killer, violeur et tueur de vieilles dames. Velarde (Antonio de la Torre) est un célibataire bègue et taiseux. Alfaro (Roberto Alamo) est un ultra nerveux sans cesse au bord de l'explosion. Difficile de concilier deux tempéraments aussi différents dans une enquête aussi délicate qui, de plus, exige une totale discrétion. Si le cinéma nous a maintes fois imposé des duos policiers improbables, il faut reconnaître que celui-ci fonctionne à merveille. Grâce en soit rendue à une interprétation sans failles, à une intrigue en béton armé et à une mise en scène à la fois sobre et dynamique. Nos voisins ibériques n'ont de cesse depuis quelques années de nous prouver qu'ils sont capables de produire des films policiers non seulement terriblement efficaces mais aussi profondément ancrés dans leurs contextes socio-politiques (La isla minima, la colère d'un homme patient...). Avec Que Dios nos perdone, Rodrigo Sorogoyen nous invite à plonger dans la noirceur torride d'une enquête éprouvante, dans un film qui s'impose comme un polar majeur des années 2010 et probablement le meilleur de 2016. Une référence comme le fut Seven en son temps.

   

Écrit par Alain

TWIN PEAKS - David Lynch (et Mark Frost)

Twin Peaks. Ces deux mots résonnent aux oreilles de millions de téléspectateurs comme un chant sombre et mythique. En 1990, David Lynch, papa de quelques longs métrages déjà entrés dans la légende (Eraserhead, The Elephant Man et Blue Velvet) mais aussi de Dune, film maudit totalement travesti par une production imbécile et renié par Lynch, débarquait sur les écrans TV avec une série hors normes : Twin Peaks. Série unanimement reconnue comme ayant révolutionné le monde de la série télévisée, une référence absolue qui a posé les bases des séries à venir tant au niveau formel que narratif, visuel ou sonore. Twin Peaks c'est un creuset où se fondent différents genres pas forcément compatibles : polar, soap opera (très en vogue en cette période), comédie, fantastique et peut-être même horreur puisque la série est émaillée de scènes de terreur pure encore jamais vues dans une fiction TV. Le pitch est simple : dans la petite ville de Twin Peaks (état de Washington), le corps d'une adolescente (Laura Palmer) est retrouvé au bord d'une rivière. Un agent du FBI est mandaté pour épauler le shérif local et mener l'enquête. Mais la lycéenne, personnage emblématique aimé de tous, s'avère ne pas être que la douce et gentille reine de beauté du lycée. Et les habitants semblent tous avoir des secrets bien gardés voire des passés troubles. Bref, rien n'est ce qu'il semble être et c'est bien là l'obsession lynchienne par excellence : quels âbimes de noirceur se cachent derrière le vernis ? Toute l'oeuvre de David Lynch est marquée par cette question : incommunicabilité et angoisse derrière la paternité (Eraserhead), grandeur d'âme derrière la "monstruosité physique" (The Elephant Man), perversion, dépravation et violence derrière la belle façade d'une ville tranquille (Blue Velvet), jalousie, déchéance et désespérance derrière les brillantes étoiles d'Hollywood (Mulholland Drive) et tous les autres. David Lynch et Mark frost (co-auteur de la série) nous prennent d'entrée à contre-pied en balayant le cliché du flic du FBI, hautain et taiseux, qui débarque dans un bled et se confronte à l'hostilité de la police locale. Ici, l'agent spécial Dale Cooper (extraordinaire Kyle McLachlan, acteur fétiche de D. Lynch) est un homme bienveillant, souriant, optimiste, grand amateur de café et de tartes aux cerises qui s'entendra tout de suite parfaitement bien avec le shérif et son équipe. Il est adepte des méthodes d'investigation inspirées par la sagesse tibétaine et trouve dans ses rêves les indices qui le font progresser. Un flic hors normes parmi toutes les choses hors normes que compte la série. Car il est question de beaucoup de sujets dans cette oeuvre et qui ne vous seront pas révélés ici. des sujets jamais abordés dans les fictions télévisuelles. Twin Peaks est une oeuvre d'une telle richesse qu'elle a engendré des oeuvres parallèles et des produits dérivés, des analyses et des fan-clubs, des blogs. Jennifer Lynch à écrit Le journal secret de Laura Palmer, Mark Frost a écrit L'histoire secrète de Twin Peaks, on peut trouver des tasses "damn good coffee" et des tee shirts et autres goodies issus de ce qu'il faut bien appeler la "mythologie Twin Peaks". Dans le dernier épisode de la saison 2, Laura Palmer (ou son fantôme) disait à l'agent Cooper "on se reverra dans 25 ans, d'ici là...". David Lynch a tenu parole : la saison 3 est en cours de diffusion et apporte une dimension phénoménale à cette oeuvre-monde, génératrice de toutes les émotions humaines et qui vous invite à visiter ses mystères. Bienvenue à Twin Peaks, pop : 51201.